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[Critique réalisé l’année dernière (2016) sélectionnée par l’organisme : Les Yeux Verts; m’ayant permis de participer à la 69ème édition du Festival de Cannes]

Critique
VERS L’AUTRE RIVE
A la vie, à la mort…

Un certain regard, «Kishibe No Tabi » alias «Vers L’autre Rive» en Français mérite bien son prix de la mise en scène reçu au festival de Cannes pour la sélection «Un certain regard». En effet, c’est bien d’un autre regard qu’il faut voir ce film s’il l’on veut capter cette «chose» qu’il veut nous transmettre. Voici le dernier film de Kiyoshi Kurosawa, sorti dans les salles obscures le 30 septembre 2015. C’est tout simplement l’histoire de Yusuke un homme, qui retourne au prés de sa femme Mizuki, pour la convier à un voyage initiatique à la rencontre des personnes qu’il a côtoyé durant ces trois années d’absence, à travers un Japon rural, vert et pur. Seul problème : Yusuke a oublié d’enlever ses chaussures en entrant … Oh et oui c’est vrai, il est mort. Voilà que Kurosawa s’attaque à une figure récurrente de son cinéma : le fantôme. Au contraire de « Kairo » ou « Séance », le fantôme bien que surnaturel et inquiétant au premier abord s’impose vite comme une normalité et une véritable source de beauté et d’émotion. Kiyoshi Kurosawa se lance alors sur ce parti pris dans une fabuleuse histoire d’amour et de deuil. Il nous livre une véritable poésie qui vacille entre surnaturel et réalisme, aux frontières de la vie et de la mort. Kurosawa nous rend en peinture le « couple » comme il le perçoit: deux êtres unis par un lien immuable qui transcendent la vie et la mort. Au-delà du couple, Kurosawa nous transmet toute une philosophie des relations humaines et le rapport de l’Homme à la vie. Il nous transmet un idéal de relation avec « l’Autre », je fais notamment référence à la scène où Yusuke explique lors de son cours à quel point il est « heureux d’être né » et que c’est quelque chose dont nous devrions tous être ravis. En effet, durant leur voyage, le couple rencontre de nombreuses personnes, certaines vivantes et d’autres mortes comme Yusuke. Ces rencontres, toutes différentes, abordent de nombreux thèmes, tous marqués par la mort. Je pense surtout à la scène où cette femme raconte la perte de sa petite sœur, le passage est particulièrement touchant. Le film ne cesse d’alterner des moments d’une beauté incomparable et d’autres plus obscures presque angoissants, je fais par exemple référence à la disparition de M.Shimakage (le livreur de journaux).
La beauté du film repose en grande partie sur sa mise en scène, incroyablement bien exécutée. Le découpage ainsi que le rapport singulier à la lumière soulignent le passage d’une « rive » à « l’autre », c’est magnifique et ça fonctionne très bien. Vient se rajouter à cela un cadrage impressionnant : en effet le film alterne cadrages, décadrages, surcadrages … à la perfection, renforçant cette étrangeté permanente, où coexistent morts et vivants. Les acteurs : Eri Fukatsu et Tadanobu Asano (respectivement Mizuki et Yusuke), sont incroyablement touchants et justes que ce soit dans leurs propos emplis de réalités et d’amour ou dans leur jeu d’acteur particulièrement convaincant. De plus, je suis considérablement touché par le retour de Tasanobu Asano à l’écran, qu’on n’avait pas vu dans un film d’auteur depuis bien longtemps.
Kiyoshi Kurosawa acquiert une certaine maturité grâce à « Vers l’autre rive », son rapport à la mort et aux fantômes, le mène à une émouvante et douce réflexion sur la vie et la mort. Ce film d’auteur intimiste vous happe dans une bouleversante balade onirique qui ne manquera pas de vous toucher.